En regardant par la fenêtre la pluie fine et grise qui trempe encore le jardin opiniâtrement, on hésite : que vaut-il mieux ces jours-ci, tenter de dresser un bilan de ce que l’année écoulée nous a pris et apporté, ou bien projeter dans l’air délavé les promesses et les craintes qu’on attache vaguement à celle qui s’ouvre devant nous ?
Faut-il, aux premiers jours de l’année, interroger le ciel, prendre la couleur du temps pour se faire une petite idée de ce qui nous attend ? Comme on le fait le matin, en mettant le nez dehors, pour savoir ce qu’on peut espérer de la journée — comme si nos vies dépendaient tellement de la météo.
« … je suis sorti sur le perron, dans l’idée de prendre l’air et de voir à quoi allait ressembler la journée, comme si le temps, à défaut de les transmuter, allait colorer les choses — au reste, il continuait à faire beau. » (Christian Oster, Rouler, éd. de l’Olivier, 2011, p.159)
Colorer les choses. Voilà la vraie puissance du ciel. Décider des couleurs de nos jours. Jours bleus. Jours gris. Voilà ce qu’on vient sonder avidement en allumant la télé à l’heure du bulletin météo du soir : quelles seront les couleurs du lendemain. De quels ciels (pluriel pictural s’entend) se teinteront les jours prochains.
Aux premières lignes d’Une vie, Maupassant se plaît à décrire le mauvais temps qui contrarie les projets de Jeanne, son impatience à vivre, à vivre librement la vie claire qu’elle a rêvée. Jeanne à sa fenêtre.
« L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon. »
Un mauvais temps surtout symbolique de sa destinée, naturellement, présage (pour ne pas dire prévision) des malheurs sans nombre qui se déverseront sur elle avec acharnement tant qu’on n’aura pas atteint la dernière page. Jamais bon, quand s’amoncellent les nuages noirs dans l’encre des romans.
Reste qu’en littérature, les descriptions météorologiques m’ont toujours ravi. Tempêtes des romantiques (experts en tourmentes), de Conrad ou de Pierre Loti, vents hurlants d’Emily Brontë, orages et neiges de Giono ! Beauté du gros temps grandie par le style. Lorsque sur la page le temps se gâte, gronde, grêle, fouette le visage du lecteur, qui les yeux plissés contemple la fureur des éléments sans se soucier, pour une fois, du retour des éclaircies.
« “Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !” Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. » (Chateaubriand, René, 1805)
