Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 11:55

En regardant par la fenêtre la pluie fine et grise qui trempe encore le jardin opiniâtrement, on hésite : que vaut-il mieux ces jours-ci, tenter de dresser un bilan de ce que l’année écoulée nous a pris et apporté, ou bien projeter dans l’air délavé les promesses et les craintes qu’on attache vaguement à celle qui s’ouvre devant nous ?

Faut-il, aux premiers jours de l’année, interroger le ciel, prendre la couleur du temps pour se faire une petite idée de ce qui nous attend ? Comme on le fait le matin, en mettant le nez dehors, pour savoir ce qu’on peut espérer de la journée — comme si nos vies dépendaient tellement de la météo.

 

« … je suis sorti sur le perron, dans l’idée de prendre l’air et de voir à quoi allait ressembler la journée, comme si le temps, à défaut de les transmuter, allait colorer les choses — au reste, il continuait à faire beau. » (Christian Oster, Rouler, éd. de l’Olivier, 2011, p.159)

 

Colorer les choses. Voilà la vraie puissance du ciel. Décider des couleurs de nos jours. Jours bleus. Jours gris. Voilà ce qu’on vient sonder avidement en allumant la télé à l’heure du bulletin météo du soir : quelles seront les couleurs du lendemain. De quels ciels (pluriel pictural s’entend) se teinteront les jours prochains.

 

tempête de neige Turner 

Aux premières lignes d’Une vie, Maupassant se plaît à décrire le mauvais temps qui contrarie les projets de Jeanne, son impatience à vivre, à vivre librement la vie claire qu’elle a rêvée. Jeanne à sa fenêtre.

 

« L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon. »

 

Un mauvais temps surtout symbolique de sa destinée, naturellement, présage (pour ne pas dire prévision) des malheurs sans nombre qui se déverseront sur elle avec acharnement tant qu’on n’aura pas atteint la dernière page. Jamais bon, quand s’amoncellent les nuages noirs dans l’encre des romans.

Reste qu’en littérature, les descriptions météorologiques m’ont toujours ravi. Tempêtes des romantiques (experts en tourmentes), de Conrad ou de Pierre Loti, vents hurlants d’Emily Brontë, orages et neiges de Giono ! Beauté du gros temps grandie par le style. Lorsque sur la page le temps se gâte, gronde, grêle, fouette le visage du lecteur, qui les yeux plissés contemple la fureur des éléments sans se soucier, pour une fois, du retour des éclaircies.

 

« “Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !” Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. » (Chateaubriand, René, 1805)

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Voyages immobiles - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 27 juillet 2011 3 27 /07 /Juil /2011 12:07

Plutôt que les livres qu’on a lus, demandez-nous quels sont les livres qu’on a relus.

 

On peut lire bien des choses, essayer, butiner dans bien des directions, pour voir, s’aventurer sans trop savoir où l’on va, guidé par des boussoles plus ou moins sûres (bouche-à-oreille, critiques, renommée des classiques, etc.). Pour le plaisir jamais assouvi de la découverte. On fait ainsi de merveilleuses trouvailles. On court aussi le risque de s’égarer dans les innombrables impasses du grand labyrinthe de la littérature. On perd du temps parfois dans des ruelles trop étroites et tortueuses. Ouvrir un livre pour la première fois, c’est s’en remettre au hasard, se livrer à une nouvelle rencontre dont on ignore ce qu’elle nous apportera. Au contraire, on choisit toujours avec soin ce qu’on va relire.

C’est pourquoi les livres qu’on lit n’ont pas nécessairement une grande importance et disent finalement peu de choses de nous, sinon notre aventureux itinéraire. Ceux qu’on relit éclairent beaucoup plus sur nos goûts, nos affinités électives (comme dit l’autre) et sur ce qu’on juge digne d’intérêt. On ne relit que ce qui a le plus de valeur à nos yeux.

 

Quand Jules Renard songe à « écrire une série de pensées » à l’usage de son fils, il note :

 

« Littérature : je ne veux pas te faire un cours. Je peux te dire quels livres j’ai relus, et quels écrivains j’ai aimés. »

(Journal, 25 juillet 1889)

 

Seulement les livres relus. Ne devrait-on pas, sur son conseil, ne parler jamais que des livres qu’on a relus ?

À quoi bon ce qui ne mérite pas d’être relu ? En témoigne ce jugement sec et sans appel après la lecture des Entr’actes de Dumas fils :

 

« Rien à relire. »

(Journal, 29 octobre 1888)

 

En voilà un, au contraire, le Journal de Jules Renard, à relire sans cesse.

renard journal

Bien sûr, on peut commettre aussi des erreurs en relisant. Il y a des livres qu’on a aimés et qu’on ne devrait jamais relire ! Ceux qui ne supportent pas la relecture malgré le bon souvenir qu’on en a gardé. Lectures adolescentes souvent, nimbées de l’éclat de notre jeunesse perdue, qui finissent par nous apparaître ridiculement insignifiantes quand les années passées nous en ont éloignés.

À l’inverse, il arrive que des livres qu’on n’avait pas pu lire autrefois, révèlent pleinement leur intérêt, leur charme, à la relecture. Parce que le bon moment est enfin arrivé. Charles Dantzig raconte qu’il eut du mal à lire pour la première fois À la recherche du temps perdu (il ne doit pas être le seul) :

 

« Je comprenais les aventures des personnages, leurs pensées, mais je ne voyais pas à quoi cela servait. La deuxième fois, une porte s’est ouverte, et je suis entré : c’était un monde ! Il faut parfois du temps pour que nous nous ouvrions à un livre.

(…) Notre humeur, notre incapacité, des événements extérieurs, l’incompatibilité de notre caractère avec celui qui émane du style de l’auteur, nous tiennent parfois éloignés des livres. Et puis certains d’entre eux, comme précisément (…) À la recherche du temps perdu, sont des mondes, et les mondes sont d’abord fermés. »

(Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset, 2005, p.736)

 

Aussi faut-il oser relire, donner aux livres, et à nous-mêmes, une seconde chance. Et ne retenir peut-être, en définitive, que les livres qu’on a aimé relire. On va gagner du temps.

 

 

Comment oublier, cependant, que dans quelques instants il me faudra aussi me relire — relecture nécessaire, indispensable pour qui veut éviter de sortir débraillé, mais la plus pénible d’entre toutes, difficile quand on songe aux grands auteurs qu’on aime lire et relire, sévère leçon d’humilité, voire exercice à tendance masochiste d’auto-humiliation qui, contre toute attente, ne suffit pas toujours à nous décourager.

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Allers retours - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 17 juin 2011 5 17 /06 /Juin /2011 17:32

C’est bien parce que c’est vous, parce qu’on se dit tout : je vous l’avoue, je viens de m’offrir un grand plaisir de plus en plus rare et qui me sera bientôt à jamais interdit (et ce n’est pas là une manière à peine voilée d’introduire de scabreuses considérations tout à fait prématurées). Je viens de lire un roman de Giono que je n’avais pas encore lu.

 

Depuis la lecture d’Un de Baumugnes, qu’on m’offrit le jour de mes seize ans et qui fut pour moi le tout premier, j’ai toujours ouvert un « nouveau » Giono avec une grande émotion, une espérance dont je pus vérifier chaque fois qu’elle n’était pas illusoire. Jamais d’espoir déçu avec l’ami Giono. Étonnante constance malgré la variété de l’œuvre romanesque (au milieu d’une foule d’autres écrits très divers, qui ne me réjouissent pas moins), étonnant accord parfait entre un auteur et un lecteur.

 

Ce qui me fait penser que Giono est, pour moi (pour d’autres aussi, à l’évidence) un de ces écrivains (pas si nombreux) qui échappent à la règle commune de la déception — pour qui demande beaucoup à la littérature ! Je m’explique. Je veux dire que la lecture m’apparaît de plus en plus — exigence de l’âge qui vient ? — comme une activité par nature déceptive. J’attends tellement du livre que je vais lire, je place tant d’espoirs dans ce volume qui m’appelle comme une attirante promesse, que bien souvent, il faut le dire, mon plaisir n’est pas tout à fait à la hauteur de mon aspiration. (D’autres que moi ajouteraient ici qu’une jolie femme ne comble pas toujours le désir profond d’un être intérieur qui exige autant d’un caractère que de son enveloppe, mais passons.) Même le roman que je referme en me disant qu’il m’a fait passer un bon moment me laisse d’ordinaire, dans le souvenir même du délice qui s’achève, l’arrière-goût d’une petite désillusion — que la lecture suivante saura dissiper à coup sûr.

L'insatisfaction devient ainsi un puissant moteur pour le lecteur.

--grandtroupeau.jpg

Rien de tel avec Le Grand troupeau, que Giono lui-même qualifia pourtant de « livre raté », en raison du manque d’unité de l’assemblage des épisodes qui s’entrecroisent. La seule description d’un troupeau de moutons qui descend de la montagne, y donne lieu, dès l’ouverture, à des pages impressionnantes. L’évocation de l’absurde boucherie de 14-18, où l’auteur mobilise toute son expérience de soldat, y est saisissante. Voilà donc un livre raté qui surpasse, et de beaucoup, bien des romans publiés avec confiance aujourd’hui comme hier.

 

« On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, ou bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue. De temps en temps ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis ils mordaient dans l'œil, comme dans un petit œuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus. »

 

Toujours est-il qu’à trente-neuf ans bien tassés, sur les vingt-et-un romans publiés par Giono, il m’en reste encore trois à découvrir. Je prends mon temps. Trop content d’avoir de la réserve. De me garder pour plus tard, quand le désir m’emportera, le plaisir garanti d’une autre découverte.

Après quoi je n’aurai plus qu’à relire — ce qui n’est pas mal non plus. Combien de fois ai-je lu déjà Un roi sans divertissement ?

--chessex-interro.jpg 

Quand, ayant tout juste terminé Le Grand troupeau, je me mets à lire le dernier livre de Jacques Chessex, L’Interrogatoire (Grasset, 2011), dans lequel l’auteur se soumet à un implacable questionnement qui le dissèque, je crois naturellement passer à autre chose. Et je lis ceci, pages 36-37 :

 

« — Je croyais que vous mettiez Giono au-dessus de tout ?

— (…) Un roi sans divertissement est le plus beau roman que je connaisse de sauvagerie pure, d’ivresse physique, d’abrupt originel et charnel. (…) Chez Giono, il y a l’homme, son corps, la mort, et les fous de la tragédie qui se meuvent et se débrouillent comme ils peuvent avec leur fureur d’être au monde. (…) Il y a autre chose (…), c’est le style. La plus totale liberté alliée à l’art de raconter dans une imagerie neigeuse et noire. C’est l’une des proses hantées que je m’offre souvent comme boute-feu. »

 

Croyez-moi — puisqu’on se dit tout —, voir ses propres goûts littéraires aussi précisément validés par l’autorité d’un écrivain de la qualité de Chessex, procure une vraie joie, non dénuée de fierté, qui vaut bien, par contrepoint, les petites déceptions ordinaires.

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Allers retours - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 1 avril 2011 5 01 /04 /Avr /2011 16:30

Bosie méritait-il Oscar ? Ruiné, humilié, déchu du sommet de la gloire, condamné et emprisonné, le poète sut tirer des profondeurs de sa geôle de Reading assez de lumière incandescente pour écrire une sublime lettre-fleuve à celui qui avait provoqué sa chute — lord Alfred Douglas, superficiel dandy qu’il surnommait « Bosie ». Une lettre qui allait devenir un livre. Une lettre qui est plus qu’une lettre, un livre qui est plus qu’un livre.

 

Il faut lire De profundis pour comprendre de quelle puissance de feu brûle ce chef-d’œuvre inclassable. Lettre d’amour et de haine, leçon de vie autant qu’implacable réquisitoire, brûlot des bas-fonds autant qu’astre des plus hautes sphères, méditation philosophique, essai sur l’art, l’imagination, la beauté et la douleur, tragédie d’une disgrâce, journal intime et poème d’une renaissance. Oscar Wilde au plus bas et sombre étage de sa vie, et au sommet de son art, qui fut toute sa vie.

 2-wilde-christ.jpg

Pour ma part j’en sors tout ébaubi sidéré tombé des nues — il n’est jamais trop tard pour bien faire ; et je le vois entrer dans cette catégorie que j’affectionne, celle des livres qu’on ne dévore pas, qu’on goûte avec lenteur en se brûlant la langue, jusqu’à s’ébouillanter la cervelle, des livres qui vous arrêtent à chaque instant, qui vous laissent songeurs, béats, ahuris et ravis, desquels on doit souvent relever les yeux éblouis et le nez pour respirer un grand coup, sous peine de finir aveuglés et de suffoquer — d’admiration, s’entend. On annote, on relève, on voudrait tout garder.

 

« Les dieux sont étranges. Ce n’est pas uniquement de nos vices qu’ils font des instruments pour nous châtier. Ils nous mènent à la ruine par ce qu’il y a en nous de bonté, de douceur, d’humanité, d’amour. »

 

« Dans mon propre intérêt, il faut que je te pardonne. On ne peut toujours garder dans son sein une vipère qui se nourrit de vous ni se lever chaque nuit pour semer des épines dans le jardin de son âme. »

 

« (…) tandis que se proposer de devenir meilleur n’est qu’un cliché peu scientifique, être devenu un homme plus profond est le privilège de ceux qui ont souffert. »

 

« Ceux dont l’unique désir est de se réaliser ne savent jamais où ils vont. Ils ne le peuvent. En un certain sens du terme, il est bien entendu nécessaire, comme le dit l’oracle grec, de se connaître soi-même : c’est le premier accomplissement de la connaissance. Mais reconnaître que l’âme de l’homme est inconnaissable est le suprême accomplissement de la sagesse. Le mystère final est soi-même. Lorsqu’on a pesé le soleil dans la balance, déterminé les phases de la lune, tracé la carte des sept ciels étoile par étoile, il reste encore soi-même. Qui peut calculer l’orbite de son âme ? »

 

Délices décisives de ces livres qui recèlent bien des surprises nourrissantes. Comme ces pages lumineuses qui font l’éloge du Christ (hors de toute considération religieuse cela va sans dire), que Wilde l’artiste absolu pétri de culture classique regarde comme le « type romantique suprême » et range « parmi les poètes ».

 

« Mais toute la vie du Christ est le plus merveilleux des poèmes. Pour “la pitié et la terreur”, il n’est rien qui s’en approche dans tout le cycle de la tragédie grecque. La pureté absolue du protagoniste élève tout le plan de sa vie à la hauteur de l’art romantique, dont les souffrances de Thèbes et de la lignée de Pélops sont exclues par leur horreur même (…). Ni dans Eschyle ni dans Dante, ces maîtres austères de la tendresse, ni dans Shakespeare, le plus purement humain de tous les grands artistes, ni dans toute la légende et tout le mythe celtes (…), il n’est rien qui, par la seule simplicité du pathétique intimement alliée à la sublimité de l’effet tragique, puisse égaler, ni même approcher la dernière scène de la Passion du Christ : le repas avec ses compagnons, dont un l’a déjà vendu pour de l’argent ; l’angoisse dans le calme jardin des oliviers éclairé par la lune ; le faux ami s’approchant de lui pour le trahir par un baiser ; l’ami qui croyait encore en lui et sur lequel, comme sur un roc, il avait compté pour bâtir pour l’homme une maison de refuge, le reniant tandis que le chant du coq éclatait dans l’aube ; (…) la cérémonie du couronnement de la douleur, l’une des choses les plus merveilleuses de toute la chronique des temps ; la crucifixion de l’Innocent sous les yeux de sa mère (…) ; la terrible mort par laquelle il donna au monde son symbole le plus durable ; et son ensevelissement final dans la sépulture de l’homme riche, son cadavre entouré de bandelettes égyptiennes et embaumé d’aromates et de parfums coûteux comme s’il s’était agi du fils d’un roi. »

 

Bosie le beau parasite méritait-il cette leçon de vie et d’art, généreuse et incendiaire, que par bonheur (pour nous) Wilde ne lui réserva pas exclusivement ?

Sut-il entendre ces toutes dernières lignes :

 

« Tu es venu à moi pour apprendre le plaisir de la vie et le plaisir de l’art. Peut-être suis-je choisi par le destin pour t’enseigner quelque chose de bien plus merveilleux : le sens de la douleur et sa beauté.

Ton ami affectionné, Oscar WILDE. »

 

*De profundis (1897), traduit par Léo Lack, éditions Stock.

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Voyages immobiles - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 14:24

Quelle promesse me murmurent-ils donc, tous ces volumes entassés qui sommeillent sur les rayons de la bibliothèque et dont je ne peux jamais éloigner ma vue très longtemps ? Une image me frappe dès les premières pages du dernier essai de Charles Dantzig, Pourquoi lire ? (Grasset, 2010), lorsqu’il évoque les lectures de son adolescence (p.17) :

 

« J’aimais beaucoup ce qui n’était pas de mon âge. (…) J’avais pour me protéger ma caverne de Platon, ces bibliothèques de ma famille. Tous les trésors du monde étaient là, à portée de la main. J’explorais, comme un archéologue qui n’aurait eu que l’embarras du choix entre des milliers de sarcophages. Il me suffisait de les ouvrir, et les momies me parlaient. Ou plutôt chantaient. J’étais très sensible, je le suis encore, à une chose que je ne savais bien sûr pas nommer, et qu’on pourrait appeler la mélodie de la pensée. Autre caractéristique de la littérature, peut-être. »

 

Cette image du trésor, je l’ai souvent convoquée pour dire ce qui me semble apparaître devant moi quand je vois une bibliothèque. Un butin inépuisable, source de joies infinies, rapporté de toutes les terres et de tous les temps. Caverne — mais d’Ali Baba plus encore que de Platon. Une fois qu’on sait l’ouvrir (le précieux sésame qui n’est pas donné à tout le monde), il ne reste qu’à en jouir. Quant aux sarcophages et aux momies, voila qui ajoute de l’intérêt à la métaphore.

Ces lignes de Dantzig m’ont aussitôt rappelé un passage qui m’avait enchanté à l’adolescence précisément. C’est une scène d’un petit roman dont j’ai oublié tout le reste : Silbermann, de Jacques de Lacretelle (1922). Un jour de classe, lors d’un cours de français (déjà !), le jeune garçon nommé Silbermann impressionne fortement le narrateur en récitant quelques vers de Racine, extraits d’Iphigénie, auxquels il parvient étonnamment à donner vie.

 

« Il ne débita point les vers d’une manière soumise et monotone, ainsi que faisaient la plupart des bons élèves. Il ne les déclama pas non plus avec emphase ; sa diction restait naturelle. Mais elle était si assurée et on y distinguait des subtilités si peu scolaires qu’elle nous surprit tous. Quelques-uns sourirent. Moi je l’écoutais fixement, frappé par une soudaine découverte. (…) Je n’avais pas cru jusqu’ici que cette représentation vivante et sensible d’une tragédie classique fût possible. Voir remuer un marbre ne m’eût pas moins ému. »

 

Et plus loin, quand Silbermann en a terminé et qu’il a regagné sa place, son camarade remarque qu’il a l’air heureux, à « un petit souffle qui faisait palpiter ses narines ».

 

« Mais ce souffle, me demandai-je, n’est-ce pas plutôt l’âme d’un génie mystérieux qui habite en lui ? Cette idée plut à mon imagination puérile, qui était encore près du fantastique ; et comme je le contemplai longuement au point d’être fasciné, il me fit songer, avec son teint jaune et sous le bonnet noir de ses cheveux frisés, au magicien de quelque conte oriental qui détient la clef de toutes les merveilles. »

 

« La clef de toutes les merveilles » : l’expression m’est toujours restée. Où l’on voit qu’Ali Baba (conte oriental) n’est pas bien loin. Ce que je dois aux professeurs-passeurs qui m’ont fait entrer en littérature, et que je m’efforce de transmettre à mon tour, c’est cette clef, la clef du coffre aux livres, du trésor séculaire dont on peut s’enrichir aujourd’hui pour trois fois rien. La magie des Mille et une nuits dit assez bien l’émerveillement (peut-être puéril) qui ne m’a plus jamais quitté.

- dantzig pl s

Référence toujours à l’univers du conte, Charles Dantzig note encore (p.35) :

 

« En lisant, nous avons fait revivre une pensée endormie. Qu’est-ce qu’un livre, sinon une Belle au bois dormant, qu’est-ce qu’un lecteur, sinon son Prince Charmant (…) ? »

 

Je veux bien me voir comme cela (pour une fois).

Je me tourne songeur vers les rayons de ma bibliothèque. Tant de momies. Tant de belles endormies. D’un regard comme d’un baiser, d’une caresse des doigts glissés entre les pages, oui, je peux souffler la vie. Quel pouvoir (et j’aime ça). Souffler sur les braises jamais éteintes qui ne demandent qu’à nous enflammer encore à travers les siècles. Entrouvrir un sarcophage broché pour entendre chanter la voix claire, intacte qu’il renferme. Les vieux cadavres que la postérité a embaumés ont encore des choses à nous dire, et avec quelle force — Voltaire même, qui de son vivant déjà ressemblait tant à une petite momie enrubannée, n’est pas le moins fringant des revenants.

À qui vais-je maintenant redonner vie ? De qui vais-je ranimer la voix ? À qui le tour ? Que ceux qui veulent revivre lèvent le doigt !

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Allers retours - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 20 décembre 2010 1 20 /12 /Déc /2010 11:56

L’amour, chez Proust, est une malédiction, une maladie même, un mal incurable qui révèle toute son intensité dans l’absence. Le manque agit en effet comme un puissant révélateur du désir (comme on parle de révélateur en chimie, en photographie). Tandis qu’il recherche nerveusement Odette à travers Paris, et enrage à chaque obstacle qui le retarde, Swann comprend tout à coup la nature de son agitation, « la nouveauté de la douleur au cœur dont il souffrait, mais qu’il constata seulement comme s’il venait de s’éveiller » (Du côté de chez Swann, II, « Un amour de Swann »). Ce besoin imprévu de retrouver Odette au plus vite lui fait ressentir physiquement, viscéralement, ce qui en lui a changé.

 

« Il fut bien obligé de constater que dans cette même voiture qui l’emmenait chez Prévost il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul, qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle personne s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante. »

 

Odette reste introuvable — chez Prévost comme ailleurs. L’angoisse redoublée de Swann permet alors au narrateur de nous éclairer :

 

« De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. (…) Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand — à ce moment où il nous fait défaut — à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin absurde, que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir — le besoin insensé et douloureux de le posséder. »

 

La force de notre imagination n’est sans doute pas étrangère à cette alchimie de l’absence et du désir. L’imagination qui place à tout instant, comme en surimpression sur ce qu’on vit, ce qu’on pourrait ou aimerait vivre. Qui démultiplie le réel en imposant aussi à notre vue ce qui est absent.

L’homme n’est-il pas cet animal qui ne sait jouir de ce qu’il a et préfère fantasmer ce qu’il n’a pas, qui s’imagine volontiers que demain lui accordera ce qu’hier lui a refusé. Faiblesse (cette insatisfaction permanente) qui est aussi sa force (le désir comme moteur de l’action, et de la création).

 

« Ne jamais être content, tout l’art est là. »

Jules RENARD, Journal, 28 mai 1891

2 swann télé

Mais la séparation, la perte est une épreuve plus cruelle, on l’a vu, qui révèle douloureusement les zones sensibles. C’est ainsi que, dans Les Aventures de Télémaque (Fénelon, 1699), le fils d’Ulysse, parce qu'il est privé dans son infortune de la consolation des livres, tourmenté par le manque, prononce dans le désert égyptien un bel éloge de la lecture.

 

« Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres ; car j'étais accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux — disais-je — ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir ; et l'ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire, et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture ! »

Par Emmanuel Papin - Publié dans : Allers retours - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Tolle, lege

"Je me félicite toujours du hasard qui nous a portés à aimer la lecture. C'est un magasin de bonheur toujours sûr et que les hommes ne peuvent nous ravir." STENDHAL, Correspondance
                                              ***
*amateur (n.m.) 1. Celui qui a un goût vif pour une chose. / 2. Celui qui cultive les beaux-arts sans en faire sa profession. (Littré)
à travers champs : le blog d'Emmanuel Papin

Dans la cour des petits - Publications

Le poème de Nina (éd. Limonade, 2011)

Le voyage de Ciboulette (éd. Eponymes, 2012)

 

photoEmNB

Case départ

   "à la campagne pour y cultiver son esprit
loin du tumulte du monde"
VOLTAIRE, Mémoires
voltaire2

   
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés